La pédagogie de l’EVARS : le pari de la rencontre

Transmettre n’est pas suffisant.

Tel est le postulat dont il faut se saisir en Éducation à la Vie Affective, Relationnelle et Sexuelle (EVARS).

En effet, une personne peut connaître la définition du consentement sans toujours parvenir à identifier ses propres limites. Elle peut connaître ses droits sans se sentir capable de les exercer. Elle peut également savoir qu’il existe une diversité de relations, de désirs ou de manières d’aimer sans parvenir encore à se situer elle-même. 

L’un des objectifs de l’EVARS est de permettre aux individus de gagner en autonomie dans le champ de la vie affective, relationnelle et sexuelle. Chacune et chacun doit pouvoir faire des choix libres, éclairés et responsables. Mais l’autonomie ne se décrète pas. Elle ne s’acquiert pas au même rythme pour tout le monde et ne se mesure pas davantage à l’aune d’un comportement attendu.

Chacun·e avance avec son histoire, ses représentations, ses expériences, ses connaissances, ses doutes et ses limites. Chacun·e est expert·e de son propre vécu. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les connaissances et représentations avec lesquelles nous construisons ce vécu sont justes.

L’enjeu est donc moins de savoir où chacun doit arriver que de se demander :

« Quelles conditions pouvons-nous créer pour permettre à chacun·e d’avancer ? »

C’est précisément là que commence la question pédagogique. Réfléchir à la pédagogie, c’est penser et créer les conditions qui permettront à chacun·e de cheminer vers l’autonomie. 

Chez MARCELLES, nous faisons le pari de la rencontre.

Rencontrer pour élargir le champ des possibles

Nous ne construisons jamais seuls notre manière de voir le monde. Nos représentations sont traversées par notre éducation, notre environnement social et culturel, nos expériences, nos rencontres, les médias et les normes de la société dans laquelle nous évoluons.

Faire de l’EVARS, c’est alors permettre la rencontre entre ces représentations.

Rencontrer une pensée différente de la sienne ne signifie pas devoir l’adopter. C’est découvrir qu’elle existe. Et cette découverte est fondamentale. Effectivement, comment faire un choix libre si certaines possibilités ne m’ont jamais été données à voir ?

La pédagogie de la rencontre cherche ainsi à élargir le champ des possibles. Elle donne à voir d’autres réalités, d’autres manières d’être, de penser, d’aimer ou de vivre. Elle invite à interroger ce qui semblait jusque-là évident et à questionner les normes. Elle nourrit l’esprit critique et, progressivement, le pouvoir d’agir.

Le rôle de l’EVARS n’est donc pas de dire aux individus ce qu’ils doivent choisir. Il est de créer les conditions qui leur permettront de mieux connaître le monde, les autres et eux-mêmes. Ils pourront ainsi mieux s’y situer.

Rencontrer. Connaître. Questionner. Se situer. Choisir: c’est dans ce mouvement que peut se construire l’autonomie.

Rencontrer sans avoir à se raconter

Permettre la rencontre ne signifie pas demander aux individus d’exposer leur intimité. Une séance d’EVARS n’est pas un espace dans lequel chacun·e devrait raconter son histoire, ses relations, ses pratiques ou ses expériences pour pouvoir participer.

C’est notamment pour cette raison que, chez MARCELLES, nous accordons une place importante à la ludopédagogie. Le jeu permet de faire un pas de côté.

Un personnage, une situation fictive, une carte, une image ou un dilemme deviennent des intermédiaires entre soi et le sujet abordé. Ces supports permettent de réfléchir à l’intime sans nécessairement parler de son intimité.

On peut discuter de ce qu’un personnage pourrait ressentir sans dire ce que nous aurions nous-mêmes ressenti. On peut questionner une situation de couple sans raconter la sienne. On peut débattre d’une représentation de la sexualité sans avoir à révéler quoi que ce soit de sa propre vie.

Le support crée une distance tout en permettant la rencontre.

Le jeu n’est donc pas simplement là pour rendre une séance plus agréable ou plus dynamique. Il constitue un véritable choix pédagogique.

Faire une place à ce qui dérange

Parier sur la rencontre suppose d’accepter que toutes les paroles entendues peuvent créer de l’inconfort..

Une séance d’EVARS peut faire émerger des préjugés, des stéréotypes, des informations erronées ou des représentations sexistes, homophobes, transphobes ou violentes.

Et c’est inconfortable.

La tentation peut alors être grande de corriger immédiatement, de couper la parole ou de signifier que ce qui vient d’être dit n’a pas sa place ici.

Pourtant, faire taire une représentation ne suffit pas à la faire disparaître. Elle quitte simplement la salle sans avoir pu être travaillée.

La pédagogie de la rencontre doit donc accepter une part d’inconfort. Elle permet d’oser dire et fait émerger des représentations parfois contradictoires. Elle autorise le désaccord et donne ainsi la possibilité de travailler les préjugés plutôt que de les laisser hors de la discussion.

L’accueil inconditionnel de la parole ne signifie pas la validation inconditionnelle de ce qui est dit. Accueillir une parole sexiste ne signifie pas accepter le sexisme. Entendre une représentation homophobe ne signifie pas considérer l’homophobie comme une opinion parmi d’autres.

Il s’agit d’accueillir la personne sans l’humilier. Cela ne signifie pas tout accepter. Un propos homophobe, sexiste ou raciste peut être nommé comme tel. Accueillir une représentation ne signifie ni la banaliser ni la rendre acceptable.

Le cadre peut d’ailleurs se construire dans la discussion elle-même. Les réactions, les désaccords et les questionnements des participant·es peuvent permettre de mettre au jour ce qui pose problème, de nommer une discrimination ou de rappeler une limite. L’animateur·rice n’a pas toujours à apporter immédiatement la réponse : il ou elle peut laisser le groupe penser, confronter les points de vue et faire émerger ce cadre. Mais il lui revient de le garantir lorsque cela est nécessaire.

La représentation devient alors un objet de réflexion : elle peut être questionnée, confrontée à d’autres représentations et, peut-être, déconstruite. Lorsqu’une connaissance médicale, scientifique ou juridique est erronée, elle doit être corrigée. Lorsqu’un cadre légal existe, il doit être rappelé. Et lorsque les droits d’une personne sont en jeu, ils ne sont pas soumis au débat.

La rencontre n’est donc pas l’absence de cadre. C’est le cadre qui la rend possible.

La posture de l’adulte est elle-même pédagogique

Ce cadre ne repose pas uniquement sur quelques règles annoncées au début d’une séance. Il se construit aussi dans la posture de la personne qui l’anime. Il se joue dans la manière dont on accueille une question, dont on reformule une parole, dans un rire que l’on retient ou un silence auquel on laisse sa place.

Il se manifeste aussi dans notre capacité à reconnaître que nous n’avons pas toujours toutes les réponses. Il se construit également dans la manière de reprendre une remarque problématique sans humilier celui ou celle qui l’a formulée.

Cette posture demande de ne rien présupposer de l’autre : son orientation sexuelle, son expérience, ses désirs, ses relations, son identité ou encore sa manière de vivre.

Ces gestes peuvent sembler minuscules. Ils sont pourtant profondément pédagogiques. On ne peut pas inviter les individus à rencontrer la diversité si notre propre manière d’animer ne lui laisse aucune place. L’animateur·ice n’est donc pas celui ou celle qui distribue les bonnes réponses. Son rôle est de faciliter la rencontre et d’accompagner la réflexion. Il lui revient aussi de garantir le cadre et d’apporter les connaissances nécessaires lorsqu’elles manquent. Sa posture fait pleinement partie du dispositif pédagogique.

L’urgence ne doit pas devenir une pédagogie de l’injonction

Il reste pourtant une difficulté : nous vivons dans un contexte qui peut donner envie d’aller vite. Oui, il y a urgence face aux violences sexistes et sexuelles. Oui, la diffusion des discours masculinistes inquiète. Oui, les discriminations et les violences nécessitent des réponses. Et bien sûr, l’EVARS participe à leur prévention.

Cependant, nous ne pouvons pas attendre d’une séance qu’elle fasse immédiatement disparaître des représentations, des normes et des comportements construits pendant des années.

Surtout, l’urgence ne doit pas nous conduire à transformer l’EVARS en pédagogie de l’injonction. Développer l’esprit critique ne consiste pas à indiquer ce qu’il faudrait penser, pas plus que favoriser l’autonomie ne revient à dicter les choix à faire. Donner la bonne réponse ne permet pas à quelqu’un de comprendre comment il pourra, demain, construire la sienne. L’EVARS s’inscrit dans le temps.

Gagner en autonomie dans sa vie affective, relationnelle et sexuelle est un processus qui se construit tout au long de la vie. Les expériences, les connaissances et les rencontres viennent le nourrir, tout comme une connaissance toujours mouvante de soi. (Un petit rappel s’impose ici : si nous parlons beaucoup de choix, tout ne relève pas pour autant de notre volonté. Nous ne décidons pas nécessairement qui nous aimons ou désirons.). La rencontre avec différentes manières d’être et de vivre vient alors élargir nos possibles. Elle nous invite à interroger ce qui nous semblait évident et à mieux comprendre ce qui nous convient ou non.

Peu à peu, chacun·e construit ainsi les ressources nécessaires pour agir.

Faire le pari

La pédagogie de l’EVARS fait donc un pari.

Un pari moins spectaculaire qu’une promesse de transformation immédiate.

En donnant à voir la diversité, en permettant la confrontation des représentations et en transmettant des connaissances fiables, nous ouvrons un espace pour penser. Un espace suffisamment sécurisant pour que chacune et chacun puisse progressivement élargir son champ des possibles.

Nous ne savons pas toujours ce qu’une personne fera de ce qu’il s’est passé pendant une séance.Peut-être qu’une parole entendue viendra simplement fissurer une certitude. Peut-être qu’une autre manière d’aimer, de vivre ou de penser deviendra imaginable. Peut-être qu’une question restera sans réponse aujourd’hui et trouvera son sens plus tard.

C’est aussi cela, faire de l’EVARS.

Faire le pari de la rencontre, c’est accepter de ne pas savoir à l’avance ce qu’elle produira.

– Charlène –